Régis Le Sommier - “Nos hommes politiques sont incroyables”

(Tous droits réservés. Portrait publié dans le cadre du partenariat Breizhbook)

Régis Le Sommier

“Nos hommes politiques sont incroyables

Directeur adjoint de Paris Match, Régis Le Sommier a longtemps frayé dans le sillage de l'armée américaine en Irak et en Afghanistan. Breton, fils de militaire, pétri de l'esthétisme austère du Finistère nord, ce patron de presse est habité par l'âme de ceux pour qui seul le terrain compte.

Par Tugdual Denis Photo Emmanuel Pain

Dans la mesure où il est possible d’échanger avec lui des SMS, en pleine semaine, à 4 h 30 du matin, il est plausible que Régis Le Sommier soit insomniaque. Ce n’est pas tout à fait ça : un biberon donné à un enfant de 

2 ans et ceci explique cela. Mais le rapport au sommeil du jeune (45 ans) directeur adjoint de la rédaction de Paris Match n’est pas totalement neutre pour autant : “Je n’ai jamais beaucoup dormi chez moi, alors que je dors très bien dans les avions militaires. Mieux, en 2010, quand j’étais embedded avec l’armée américaine en Afghanistan, nous faisions des marches de huit heures, stoppées parfois par l’inspection d’un village : il m’arrivait alors de dormir debout et, au let’s go, de suivre le soldat devant moi comme un automate”. Grand, beau comme un capitaine parachutiste, une voix sur-masculine : Régis Le Sommier, avant d’être un patron de presse, se définit et s’observe avant tout comme un reporter. 

Le journaliste, “un mal nécessaire” pour l’armée

Un reporter d’Armorique qui a côtoyé longtemps l’Amérique : celle d’Obama et de Bush, celle des couloirs du pouvoir ou celle des GI issus de l’Amérique profonde. Il en a gardé une mentalité en partie anglo-saxonne, qui le pousse inconsciemment à voir les défauts d’une France à certains égards immature. “Depuis la guerre d’Algérie,
l’armée française a un problème de déconnexion avec le peuple. Pour les Américains, le journaliste est un mal nécessaire. Avec l’armée française, les choses sont beaucoup plus floues : on peut être éjecté d’un reportage pour un papier qui a déplu à un supérieur. Sur le plan politique aussi, les choses diffèrent beaucoup. J’ai interviewé Bush en mai 2004 en tête-à-tête à la Maison-Blanche après le début de la guerre d’Irak. Toutes les questions peuvent être posées. Cela dure dix-sept minutes. Une heure et demie après, on me fournissait le script de l’entretien, où rien ne manquait. Ils ne m’ont jamais demandé à relire l’entretien. Donald Rumsfeld, qui n’est pas simple, n’a jamais non plus demandé à relire un entretien. Ici, les hommes politiques sont incroyables. Récemment, François Bayrou nous a appelés catastrophé à cause d’une ligne dans une interview où il disait qu’il préférait Hervé Morin à Yves Jégo... Il disait qu’on l’avait trahi, qu’il allait appeler Arnaud Lagardère (propriétaire de Match) et Denis Olivennes (directeur de la branche médias du groupe Lagardère). Voilà pourquoi nous incitons nos journalistes à écrire des papiers avec des citations plutôt que des entretiens. Nous en sommes réduits à ça...”

Une tribu de paysans

Régis Le Sommier critique également ces journalistes français qui, venus accompagner la délégation de François Hollande à la Maison-Blanche, n’avaient rien trouvé de mieux à faire que de se prendre en photo dans le bureau ovale avec leur téléphone portable, via un selfie. Sans doute parce que les Américains ont jugé ça ridicule. Mais surtout parce qu’il a gardé de son éducation la nécessité d’une certaine tenue... Son père, formé à l’École navale, était sous-marinier. La famille déménage non pas de port en port mais de base en base : Cherbourg, Toulon, Brest. Avec, parfois, le destin qui s’en mêle. En octobre 1968, son père se voit affecté à Toulon, mais parvient à échanger de poste avec un confrère envoyé à Lorient, mais plus enclin à vivre en Méditerranée. Un mois après, le sous-marin de celui avec qui il venait d’échanger coulait. Le père de Régis Le Sommier poursuivra sa carrière sur des sous-marins nucléaires, ceux où les missions ne durent pas moins de soixante-dix jours, et d’où l’on revient blanc comme un linge. 

L’histoire de la famille Le Sommier, c’est celle d’une tribu intégralement bretonne de paysans, surclassée par les grâces de la méritocratie à la française. D’abord gardien de cochons, le père du futur journaliste s’élève en poursuivant des études au lycée militaire de La Flèche, auquel il a le droit puisque sa mère est veuve. Petit déménagement :
il s’agit, pour cet enfant des Côtes-d’Armor, de rejoindre la Sarthe. Il se mariera ensuite avec une jeune fille issue du Finistère nord. C’est de cette Bretagne-là que leur fils Régis se revendique aujourd’hui. Et non sans poésie, inspiré pourtant d’un simple demi de bière pris sur une terrasse en face de la Maison de la radio, à Paris : “Je viens d’un endroit où les gens ont les pieds dans la glaise. Cette Bretagne n’est pas celle des crêpes, des volets bleus ou des rochers de Perros-Guirec. C’est celle du matriarcat, de la mort qui envahit tout, des flaques d’eau du mois d’août et de la Toussaint. Une Bretagne dure, enfermée en elle-même, avec ses blessures. Où l’on confie les secrets familiaux au compte-gouttes”. Comme celui qui établit que le père de Régis aurait pu devenir prêtre, incarnant ainsi “le viscéral catholicisme” de la lignée qui était la sienne. Côté maternel, où la grand-mère s’exprime en breton, on transmet le goût pour cette langue aride mais indispensable. Régis Le Sommier la parle aujourd’hui. Grâce à elle, donc, mais aussi à des “cours sauvages” pris à l’université parisienne de Dauphine. 

De la Bretagne, le directeur adjoint de la rédaction de Match peut en parler tous les jours à ses collègues. Avec Olivier Royant, le directeur du journal, avec Gilles Martin-Chauffier, avec François Pédron. Ce quarteron de Bretons n’agit pas en franc-maçonnerie régionale, assure
Le Sommier : “Je n’ai jamais recruté quelqu’un parce qu’il était Breton.” En revanche, cela donne un esprit particulier au journal. Et cela permet peut-être de garder les pieds sur terre au moment de gérer les dossiers chauds, y compris internes. Par exemple, le cas de l’ex-première dame. Régis Le Sommier, lui, dit “Valérie”, parce qu’il la connaît. Un peu soulagé, il constate : “C’est plus clair aujourd’hui... Les dix-huit mois où elle était première dame ont été compliqués. Pendant ces dix-huit mois, nous n’avions pas une source à l’Élysée, mais une journaliste culture qui faisait des critiques de livres, et qui partageait la vie du président. Par ailleurs, Denis Trierweiler continue à travailler au journal, au secrétariat de rédaction. C’est un type adorable”.

Match, un sacerdoce

Vu de l’extérieur, on n’imagine pas à quel point les choses s’entremêlent. “Mais la vie de Valérie, c’est vingt ans à Match. Moi, c’est dix-sept. C’est donc une sorte de grande famille, bien que dysfonctionnelle. Cette histoire d’amour dingue avec Hollande, elle ne se décrète pas. On ne peut pas lui reprocher d’être un jour tombée amoureuse.” La plupart des confrères ont des carrières dans plusieurs journaux. À Match, c’est un engagement différent, car total. De l’ordre du sacerdoce : “La vie privée, on fait un peu avec ce qu’on a... Beaucoup d’entre nous sont divorcés, ont des vies compliquées”.

Celle de Valérie Trierweiler est devenue archipublique quand celle-ci a décidé de la raconter dans ce livre tant écoulé depuis. Les collègues ont, une fois de plus, été exposés, puisqu’il est aussi question de Match dans cet ouvrage. “J’ai trouvé son livre pas mal”, assure Régis Le Sommier. “Les hommes politiques qui disent “je ne lirai jamais ce torchon”, je trouve cela sidérant, alors qu’il a connu un énorme succès public. C’est le signe d’une grande déconnexion. Ce livre, au-delà de l’histoire d’amour, nous permet une plongée à l’Élysée. On ne peut pas retirer à Valérie sa qualité de témoin. Et je ne crois pas qu’elle ait menti : c’est une emmerdeuse de première, mais elle dit la vérité. D’ailleurs, le livre donne à voir un François Hollande constamment en train de travailler. La vraie leçon de ce livre, c’est qu’on ne gagne jamais à humilier quelqu’un.”

L’autre leçon du livre, c’est que les plus hautes personnalités de l’État sont parfois de médiocres personnages de roman. L’époque n’est plus aux héros. Ou alors, les héros ont bien changé, salis par l’immédiateté de l’information, la fin du mystère, le déclin des idoles. Voilà sans doute l’un des problèmes auquel est confronté Paris Match. Il reste heureusement les méchants... Dans un portrait croisé de Barack Obama et Vladimir Poutine écrit dans l’hebdomadaire par Régis Le Sommier, c’est le Russe qui fascinait. “Au journal, on dit : il y aura toujours de la place pour un bon dictateur.” C’est de l’humour. Fût-il celui du désespoir de la presse.   

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