La Marie-Caroline était un brigantin racé comme un cheval de course. Ses lignes fines et ses mats effilés lui permettaient d’assurer sans effort — malgré ses deux cents tonneaux de jaug…

 

 

         La Marie-Caroline était un brigantin racé comme un cheval de course. Ses lignes fines et ses mats effilés lui permettaient d’assurer sans effort — malgré ses deux cents tonneaux de jauge — l’allure qu’exigeait une navigation où les passagers seraient en surnombre et les vivres resserrés à l’étroit. Le charpentier et son équipe avaient bien travaillé. L’entrepont, qui n’atteignait pas un mètre cinquante de  hauteur — ce qui ne permettait pas, à moins d’être de  toute petite taille, de se tenir debout — avait été divisé en deux afin de doubler le nombre de châlits destinés aux captifs. Ainsi rationalisé, l’espace ne laissait à chaque esclave qu’une surface de un mètre soixante-quinze de long sur quarante à cinquante centimètres.

         Même dans un cercueil on était moins à l’étroit !

         …

         Norbert ferma les yeux. Il s’imagina sur ce même Quai de la fosse le 15 avril 1743. Les cales de la Marie-Caroline regorgeaient de verroteries, de pacotilles, de fusils, de couteaux, de barres de fer et de cuivre, de toiles de coton des Indes, de pièces de drap rouge, et surtout de cauris, coquillages des îles Maldives qui serviraient de monnaie pour le troc. Bien sûr, les flancs du brigantin s’alourdissaient aussi de vivres nécessaires à l’équipage et aux captifs : eau douce, eau-de-vie, salaisons, grosses miches de pain protégées contre les moisissures, biscuits, animaux vifs, du mil et des fèves pour le gruau des esclaves, du jus de citron contre le scorbut, sans compter les tonneaux vides pour recueillir les eaux de pluie … et les vingt bouches à feu pour répondre, si la situation l’exigeait, aux attaques toujours possibles des pirates des mers caraïbes … 

       Sans oublier l’indispensable chirurgien !

       Le soleil était doux ce matin-là. Le port de Nantes avait endossé cette couleur de feuille d’or un peu passées que Norbert aimait tant de ces pays de Loire où le hasard l’avait posé. Quelques ordres brefs du capitaine, les coups de sifflet impérieux du maître d’équipage et la Marie-Caroline, avec des langueurs de princesse marine, commença à s’éloigner du quai. Debout à la coupée, le capitaine Jean-Marie Le Pelletier, grand et sec dans sa veste à broderies d’or, sa chemise à jabot aux poignets de dentelles, campé sur ses pieds chaussés de souliers à boucle d’argent, la main posée sur son épée à poignée de métal ouvragé, commandait la manœuvre. Une à une les voiles furent dressées et se gonflèrent au vent de l’Atlantique. La Marie-Caroline dépassa l’île de la Gloriette et se fondit dans l’horizon pour un périple de deux ans.

         Ce jour-là commença l’histoire de Djembé.

 

©José Le Moigne

Tiré chenn-la an tèt an mwen

Ou l’esclavage raconté à la radio

Ibis rouge Editions

http://www.ibisrouge.fr

20 euros

 

Prélude à mon intervention, le 2 mars 2012, à Mémoire d’Outre-mer, Espace Louis Delgrès à Nantes.

 

 

 

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