Belle journée d’hiver comme février sait nous en offrir. Le vent d’est frais et sec avait chassé la pluie et les nuages, laissant le soleil éclater dans un ciel d'un bleu intense. Je voulais voir le lac resplendir sous cette lumière si pure et vivifiante, balayés les fantômes de la nuit.
Je commençai par ma visite aux arbres comme on va aux nouvelles. Je rencontrai un couple avec enfant qui s’en éloignait: «Bonjour.» Monsieur portait le petit sur son dos, il me regarda et ne daigna pas répondre. Madame me renvoya un bonjour sans chaleur et à contrecoeur. Je croisai ensuite à quelques mètres DT, conscience politique locale, avec son caniche blanc. Elle ne me répondit pas ou tournai-je la tête trop tôt. Nos deux chiens s’intéressèrent davantage l’un à l’autre. Elle l’ignorait, mais nous étions désormais plus proches sur le Web que sur le terrain.
Il est vrai que nos mécaniques bonjours, au lieu d’entamer un échange entre frères humains, en marquent plutôt le point final sitôt les deux syllabes prononcées. De toute façon, en cet endroit planait la suspicion.
Je négligeais surtout qu’on venait ici pour avoir la paix, qu’on profitait de l’espace pour s’éviter les uns les autres et échapper aux bonjours des trottoirs. La courtoisie était de s’éloigner, de s’ignorer, de ne pas s’adresser la parole.
J’arrivai au premier cyprès. Un os de seiche était apposé à la base du tronc : « STOP MASSACRE CYPRES » était-il écrit au marqueur vert. La contestation prenait de l’ampleur! Je me rendis ensuite auprès du sacrifié. Sur la tranche de l’une des grosses branches amputées, on avait écrit encore en lettres vertes :« NON A ABUS DE POUVOIR, OUI A LA CONSERVATION DU LITTORAL ».
Tout cela me paraissait bien légitime. Cependant, même si cette agitation satisfaisait mes penchants anarchistes, j’aurais préféré que les agents du système eussent eu la grâce d’épargner ces arbres et de consacrer leur énergie à des causes plus dignes.
Qu’ils laissent les dunes vivre leur vie, ces arbres en font partie depuis cinquante ans, ainsi que la mer en grignoter le bord; leur rôle n’est pas de s’opposer à la nature.
A quelle année de l’Histoire veulent-ils figer le lieu? Même des chapelles bretonnes, il n’y en a pas toujours eu en Bretagne.
Je retrouvai enfin le lac, indifférent à tous ces conflits, jouant à faire des rides avec le vent, facétieux frère terrestre du soleil, entouré d’une végétation complice et riante. Ils pouvaient bien couper tous les arbres qui n’avaient pas l’heur de leur plaire et déguerpir avec leurs tronçonneuses pour ne plus jamais réapparaître ici ! Plus facile à dire qu’à vivre. N’est pas le lac qui veut.
De retour à la maison, alors que je considérais en face de moi le petit bois de Kernavéno, celui qui s’étend sur la hauteur entre le village et la falaise et que je trouvais depuis quelque temps peut-être plus clairsemé, je saisis mes jumelles et distinguai nombre d’arbres couchés, sans doute brisés par les violentes tempêtes que nous connaissons depuis deux ans. Je repérai tout de même deux coupes fraîches, parfaitement nettes. Mon coeur se mit à battre très fort. Ma mère m’a souvent dit qu’un jour un imprudent ou un malveillant mettrait le feu là-dedans. Nous redoutions que notre petit bois ne finisse par disparaître dévoré par les flammes, sous nos yeux impuissants. Je me rendis sans délai sur place subitement alerté par ce qui s’était passé dans les dunes.
Je découvris alors progressivement l’ampleur du désastre : dix, vingt, trente, probablement quarante arbres avaient été tronçonnés.
L’anéantissement du bois avait donc été décidé et commencé par les mêmes qui s’en étaient pris au cyprès.

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