Difficile de songer au lac sans être assailli par la mémoire de l’arbre ni souillé par la folie de ceux qui l’ont démembré. Peut-être devrais-je l’éviter et accéder directement au lac par le fond de la dune. Je ne croiserais plus personne et la question de saluer ou pas mes congénères ne se poserait plus. Mais je veux savoir: savoir ce qui se passe et savoir si des consciences se lèvent.
          Juste au-dessus de la première protestation placardée samedi, une croix est apparue aujourd’hui. Constituée de deux bouts de bois vissés au tronc par un crochet, elle portait les indications suivantes:
                                          « NE EN 1950 ? ABATTU LE 02 2016 ».
          Marqueur noir et nouvelle écriture.
          La croix avait bien entendu quelque chose d’excessif, de déplacé pour un arbre, mais j’entends aussi qu’il fallait tenter de réveiller le coeur des robots qui l’avaient condamné; à défaut, celui d’un plus grand nombre de promeneurs.
          Je ne m’attardai pas et me dirigeai vers le lac comme on fuit une zone malsaine pour retrouver un espace de grâce, où l’eau et la lumière s’illuminent mutuellement et comblent de leurs bienfaits la végétation reconnaissante.
          Par cette nouvelle journée joyeusement éclairée, je voulais être des leurs. Je m’installai tout près de la rive. La surface était bleue comme le ciel et sans rides. Au bord, l’eau, telle un verre limpide, laissait parfaitement voir l’herbe demeurée vivante malgré trois semaines d’immersion.
         J’avais apporté des huîtres, et décidé de déjeuner dans ce lieu merveilleux comme si j’en faisais partie.
         Je jetais mes coquilles vides dans le lac. Quand il aurait disparu, et que j’arpenterais son lit asséché, je les retrouverais, et nous nous souviendrions en riant de cette belle journée: le lac là-haut transformé en vapeur, le soleil son complice, l’herbe qui sait bien que jamais le lac ne la noierait et moi qui les aime tous, même si la nuit ils s’amusent à me faire peur. Quant aux huîtres, elles continueraient de vivre à travers moi.
          Mes pensées s’obscurcirent alors que je rentrais à la maison.
          Je contemplais la ligne pure de la pointe de Dinan et celle de la lande, de Kerloch au Veryach. Je songeais à la pureté de la pointe de Cadoran, à Ouessant, rase de toute végétation. Tout à coup, je me dis que c’est ce modèle que poursuivaient les tronçonneurs. Un idéal de pureté, porté à l'excès. Cette pureté originelle telle qu’elle apparaît sur les cartes postales anciennes, où la presqu’île est dénuée d’arbres, et les parcelles séparées par des murets de pierre sèche ou même de simples sillons.
           Les mêmes ne toléraient plus les poubelles qu’un soir par semaine pour qu’elles disparaissent vite le lendemain matin emportées par la benne. Ils étaient venus à bout de cette fantaisie de panneaux le long des routes, et une grosse machine à vapeur servie par deux hommes devait éradiquer en permanence le moindre brin d’herbe jaillissant du macadam.
          Trouble de la personnalité obsessionnelle: c’est le nom que les spécialistes donnent à ce mal et dont on peut se demander s’il n’est pas inhérent au pouvoir, à ce besoin de légiférer sur tout et à cette phobie de la liberté où ils voient désordre et anarchie.
          L’exubérance de la nature leur est insupportable. Il ne faut surtout pas qu’elle envahisse la lande et les dunes, espaces auto asservis à une stagnation séculaire.
          La lande et les dunes : allégories du peuple idéal.

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